

Moi, la poésie, je ne suis pas trop pour. Une pensée désinvolte jetée par un père batelier, plus habile à la barre qu’avec les mots. Il aurait tout aussi bien pu dire : « Aller au Japon ? Pour quoi faire ? On a déjà vu ça à la télé. » Ou encore : « Marcher en forêt. Y a rien d’intéressant. C’est des arbres devant, des arbres derrière. » Christine Van Acker s’amuse de ces expressions qui représentent si bien la personnalité de l’homme qui l’a élevée. Et pourtant, cette déclaration n’est pas si anodine. Elle cristallise en réalité les différences qui unissent la fille et son père. La fille et son héritage. Sa famille s’est construite sur une vie de nomade, menée contre vents et marées sur les flots, tandis qu’elle, elle a préféré voyager à travers les mots.
Christine Van Acker est devenue écrivaine. Et à en lire son dernier ouvrage, elle accorde beaucoup d’importance à la dimension poétique de ses textes. Dans une langue travaillée, et avec un sens du détail indéniable, Chistine Van Acker nous raconte comment son chemin s’est éloigné de la navigation qui avait séduit des générations d’hommes dans sa famille. Mais aussi comment elle s’est affranchie du mode de vie parental qui reposait sur les bienfaits du travail. Le labeur, le vrai, devenait presque une religion. Et la sueur, son vin liturgique. L’oisiveté – et par extension l’épanouissement créatif – n’avait donc pas sa place parmi les valeurs que cherchaient à lui transmettre les parents de Christine Van Acker.
Comme l’écrivaine le mentionne en quatrième de couverture, il y a d’abord eu l’envie de fuir. Et puis, après la mort successive de ses deux parents, le besoin d’un retour aux sources. Christine Van Acker déploie son arbre généalogique. Ce ne sont pas seulement ses parents qui l’intéressent. Mais elle qui accepte son statut de transfuge veut plonger dans son histoire jusqu’aux abysses. Et c’est ainsi qu’elle nous fait rencontrer son arrière-grand-père, envoyé au bagne pour une histoire invraisemblable d’uniforme et de désespoir amoureux. Ou encore sa mère qui, après des années passées sur l’eau, a perdu pied.
Cette mère a vu ses souvenirs lui échapper, alors que la maladie gagnait du terrain. Et ironiquement, la question de la mémoire est centrale dans ce récit qui se présente comme une chronique familiale. L’urgence de devoir conserver une trace est d’autant plus palpable que le temps est partout. Il se manifeste sous forme d’obsession pour le père qui ne peut vivre sans connaître l’heure. Mais le temps est aussi, pour Christine Van Acker, une manière d’organiser et de chapitrer son récit. Avec une écriture tranchante, adoucie par quelques prouesses poétiques, Christine Van Acker rappelle les morts à la vie. Difficile de ne pas voir de similitudes avec Annie Ernaux dont une citation ouvre d’ailleurs le livre.
Le Suricate
Sur l’échelle du temps et de la généalogie familiale, si on remonte à -132 ans, il y a Georges, l’arrière-grand-père, puis à -90 ans, apparait le père de la narratrice ; il a cinq ans … sa voie est déjà toute tracée, car comme toute la lignée, il est destiné à être batelier ; d’école il en est peu question, car la famille n’est jamais sédentaire ; pour l’éducation, c’est le minimum. Quant aux rencontres possibles et au mariage, c’est un « entre-soi » dans le monde de la batellerie. D’une union ainsi contractée, va naître une fille unique, au début des années soixante, qui elle, en refusant le chemin tout tracé, s’émancipera de son milieu, fera des études d’art et de lettres, écrira …
Christine Van Acker dans ce très beau récit, témoigne de qui était son père, cet homme simple dont la vie s’inscrivait dans le travail, dans un quotidien immuable et rassurant où chaque chose devait avoir sa place et sa raison d’être, et qui refusait de penser ou de rêver le monde, inaccessible à la poésie, à la littérature … créant ainsi une béance entre son univers et plus tard celui de sa fille devenue écrivaine ...
Un récit autobiographique, un témoignage lucide, infiniment sensible et nuancé, portrait d’un père, homme de bien, doublement marqué par sa condition et son temps. Nos lectures hors champ
Il est de ces voix littéraires belges discrètes mais profondément singulières, dont l’écriture ne cherche pas l’impression mais la création d’une présence. Celle de Christine Van Acker compte parmi celles-ci. Poétesse, romancière, nouvelliste, dramaturge et créatrice radiophonique, cette autrice construit depuis près de vingt ans une œuvre mouvante, sensible et traversée par une même obsession : saisir ce qui façonne les êtres, ce qui les enferme, et ce qui leur permet parfois de s’échapper.
Avec Moi, la poésie, je suis pas trop pour, publié chez Esperluète éditions, Van Acker poursuit son travail autobiographique et mémoriel. Le texte revient sur ses origines sociales et familiales, plonge dans les tréfonds paternels, opère par paliers, de sécurité et de désaturation, pour redonner souffle au présent sédimenté des alluvions de passés étouffés.
J’accepte d’abandonner les rayons du soleil ; je m’en vais descendre l’arbre généalogique, avec prudence, branche après branche. J’embrasserai en étrangère un tronc aux airs familiers. Je fouirai l’humus, je m’enfoncerai jusqu’à l’obscurité des racines. Mais, avant de pénétrer les secrets, je me promets de conserver les quelques lueurs aperçues à travers la canopée.
L’ouvrage explore la filiation, la transmission, le tarissement affectif, ces « traces sombres » qui collent aux basques et qui ont le pouvoir de « tirer par les pieds », il prend les existences invisibles pour aiguillon et navigue au gré des déplacements intérieurs. Il raconte l’enfance sur une péniche, le travail manuel, la solitude, le rapport aux livres et au langage et s’adresse dans un « tu qui s’impose à présent » au père. Cette figure dont suinte une noirceur secrète, dont le labeur était moteur, dont les mains ont, tant et tant de fois, manœuvré pour amarrer, étaler cordages, peindre et rafistoler pour endiguer l’usure du temps. Ce père, central dans le questionnement de l’autrice sur la manière d’habiter le monde, ancré dans le registre du concret, et fermé à l’imagination, la fiction, la contemplation, coupé de tout recours à un supplément de sens ou d’horizon.
Les divagations des auteurs, tu n’en voulais pas. Tu ne souffrais pas qu’hier soit révolu à tout jamais, le présent te lâchait, et te fâchait. Tu t’entêtais, la tête sur tes larges épaules, les mains disponibles à l’ouvrage. Inflexible, tu ne ferais pas sauter le verrou, tu ne sortirais pas de l’enclos de tes certitudes. La boîte de Pandore, dans laquelle tu emprisonnais la multiplicité de ceux que tu aurais pu être, resterait close.
Une délicatesse rugueuse traverse le récit. Une langue sobre, dépouillée, fait surgir la poésie des silences familiaux, des détails du quotidien, des maladresses affectives. La narration, depuis une plongée dans les abysses généalogiques jusqu’au « tu » au père, sonde les failles, fend les flots des non-dits, hisse les sensations pour habiter d’autres rives et s’ancre dans le sensible de ces vies discrètes, ces petits riens – une posture, une manière de parler, un silence – qui témoignent d’un monde, des distances, des blessures. Les phrases avancent souvent par rythmes, par reprises, variations discrètes, et les respirations, les images courtes, les glissements de mémoire éclusent une voix narrative, presque intérieure, à la musique basse, fragile, très incarnée, qui parcourt sa propre Odyssée.
Si je dois, épisodiquement, revenir sur ce milieu de mes origines, c’est que mon Odyssée ne semble pas terminée. Ithaque m’attend encore à l’horizon. Cette péniche n’était-elle pas notre peau de bois et de métal, à vous et à moi, à tes parents avant nous, notre peau et notre hameau, comme le sont les villages sur la terre ferme ? Ils habillent les natifs de leurs fontaines, de leurs blocs jurassiques, de leurs tuiles de schiste, de leurs murets en pierre sèche. Je pensais, après avoir secoué mon échine comme un chien mouillé, m’être libérée du peuple de l’eau, mes pieds définitivement sur la terre ferme. Ce n’était qu’une île, et ses ensorcellements. Argos m’attend, il n’est pas pressé de mourir.
Moi, la poésie, je suis pas trop pour, des lettres au père, du littéraire pour penser la distance qui sépare nos héritages, un retour au phare à la lumière des étincelles de vie d’un présent habité. Sarah Bearelle, Le Carnet et les Instants
Avis des libraires :
Coup de cœur d’Ariane, de la librairie Tulitu, à Bruxelles, pour ce récit de Christine Vanacker sur sa famille de bateliers depuis 5 générations, sur les relations avec ses parents et surtout son père, beaucoup d’émotions sur les transfuges de classe. C’est « La place » d’Annie Ernaux en version belge.
Avis des lecteurs et des lectrices :
"Ton livre est très beau... Vraiment. Généreux, sensible, fort et libre. " Caroline L.
"C'est un livre qui m'a fortement remuée. La grande justesse et la beauté de ton écriture sur des faits et des personnages qui me touchent, quelle émotion ! Encore bravo, mais avec 5 rappels minimum!" Jacqueline D.
"J'ai pleuré... J'ai été bouleversé. J'ai été perturbé. J'ai parfois l'impression de lire des similitudes. C'est une sensation étrange. Découvrir une symétrie féminine avec le talent des mots en plus... Merci. C'est sublime. Vincent V.